GRATUITE DE L’ENSEIGNEMENT SUPERIEUR : Un mythe ?


L’enseignement supérieur gratuit est un mythe, même dans les pays riches, comme l’Allemagne, la Finlande, la Norvège ou encore la Suède, qui insistent sur le fait que leurs systèmes d’enseignement supérieur sont «gratuits». En fait, l’enseignement supérieur dans ces pays est principalement financé par les contribuables. Ils peuvent se le permettre. Ce sont des sociétés riches qui sont socialement et économiquement équitables.

L’enseignement supérieur nécessite d’importants et durables moyens financiers. Le Professeur Bruce Johnstone, expert reconnu aux États-Unis dans le financement de l’enseignement supérieur, a souligné que: « La hausse des coûts de l’éducation tend à augmenter plus rapidement que les ressources fiscales disponibles ».

Sa description s’applique bien à la situation économique de l’Afrique du Sud et à la réalité des pressions financières sur le secteur de l’enseignement supérieur. La récente vague de protestations dans les universités d’Afrique du Sud a été alimentée par des attentes irréalistes des étudiants concernant la « gratuité » de l’enseignement supérieur. La crise a été aggravée par un ensemble de solutions non-durables proposées par l’Etat. Les étudiants feraient bien de regarder l’exemple des autres pays du continent qui affirment proposer un enseignement gratuit.

Le Malawi est l’un des pays les plus pauvres au monde. Il propose un enseignement supérieur « gratuit » sous la forme d’une bourse gouvernementale entièrement financée avec des frais nominaux ridicules. La recherche menée à l’Université du Malawi, la plus grande et la plus prestigieuse institution du pays, a relevé que la plupart de ses étudiants sont issus de familles riches et de la classe moyenne supérieure. Environ 90 % des étudiants à l’université pourraient facilement se permettre de financer leurs propres études, mais au lieu de cela ils sont pris en charge par les fonds du gouvernement.

Ce financement provient de fonds publics qui, au lieu d’aider les plus pauvres et la classe moyenne du pays, est affecté à l’éducation d’une tranche de la population qui a les moyens de se la financer.

Le Malawi est un exemple extrême, mais d’évidence, en l’Afrique, comme ailleurs dans le monde, la majorité des étudiants du supérieur sont issus de familles aisées. Cela est particulièrement vrai dans les universités phares du continent et dans les cursus d’études les plus compétitifs. Ainsi, financées par l’argent des contribuables, les études des plus riches sont en partie financées par les classes pauvre et moyenne. Cette « gratuité » est-elle juste ?

Notons que de nombreux pays africains se sont vantés d’offrir un enseignement supérieur gratuit et ont dû changer leurs politiques au cours des dernières années. Les droits d’inscription sont d’ailleurs en hausse à travers le continent. Les pays ont réalisé que la croissance du nombre d’étudiants dépasse largement ce que la base économique peut générer en recettes fiscales. Il y a trop d’étudiants pour trop peu de contribuables.

Dans son étude intitulée « Le financement de l’enseignement supérieur en Afrique sub-saharienne », le Professeur Philip G. Altbach, l’un des principaux experts de l’enseignement supérieur, a souligné que : « sans une base de financement stable, ni l’accès, ni l’excellence de l’enseignement supérieur ne pourront être atteints. Une chose est claire: le modèle africain de financement intégral par l’Etat d’un petit nombre d’universités ne fonctionne pas.». Altbach poursuit en disant que le système gratuit de l’enseignement universitaire est tout simplement «insoutenable». L’Afrique du Sud ne diffère pas de ses pairs sur le continent. Sa population étudiante est en pleine croissance. Le coût de fonctionnement du système ne va donc pas cesser d’augmenter dans les prochaines années.

Le seul modèle de financement qui semble soutenable serait un partage des coûts entre les étudiants, les parents ou tuteurs, les gouvernements et les autres parties prenantes. C’est d’ailleurs ce que l’Ouganda a mis en place et, en moins d’une décennie, son université phare, Makerere, a enregistré une considérable augmentation du nombre d’étudiants payants. D’autres pays africains, parmi lesquels le Kenya et l’Ethiopie, complètent le partage des coûts par le biais, entre autres, de la mise en place de systèmes de prêts aux étudiants, bien que cette solution ne soit pas dénuée de risques dans un environnement à fort taux de chômage.

Ainsi, le lobby de « l’enseignement » gratuit en Afrique du Sud semble ignorer ces réalités. Dans l’entretien de cette illusion, les manifestations dans les universités sont de plus en plus violentes avec de graves destructions de propriétés. Dans d’autres pays du continent, les gouvernements gèrent l’agitation étudiante en fermant les universités pour une période indéterminée. Dans certains cas, comme au Nigeria et au Kenya, toutes les universités ont été fermées plusieurs mois. Une telle situation peut-elle être évitée en Afrique du Sud? Probablement pas si les étudiants continuent à défendre des attentes déraisonnables.

Il est donc impératif que les sources de financement de l’enseignement supérieur soient à la fois diversifiées et consolidées. Le financement public doit être complété par des contributions d’entreprises, de partenaires au développement, de diverses organisations et fondations, des parents et des étudiants. A cela, il convient de rajouter un conseil particulier quant à la bonne et efficace utilisation des ressources qui passe d’évidence par la réduction des dépenses inutiles.

L’appel à un enseignement supérieur gratuit pour tous dans une société profondément inégalitaire est non seulement dénué de sens, mais aussi autodestructeur. Certains experts affirment encore que l’enseignement supérieur gratuit est possible sur le long terme. À la lumière des réalités démographiques et du resserrement des budgets nationaux, ils ont tort. Dans un contexte fortement marqué par le chômage, l’amélioration du capital humain ne peut pas être négligée. Ainsi les slogans mobilisateurs autour d’une hypothétique gratuité doivent laisser la place à une gestion responsable pour un enseignement supérieur à la hauteur des attentes du monde du travail.

Damtew Teferra

Professeur de l’Enseignement Supérieur, Université de KwaZulu-Natal

Article publié en collaboration avec Libre Afrique

 

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