LES DYNAMIQUES CONTESTATAIRES DES JEUNES AU MALI : Vers l’émergence d’un contre-pouvoir ?


Sur le continent africain, les luttes pour l’ouverture démocratique au début des années 90 ont mis en scène la jeunesse, qui a investi « les rues comme nouveaux terrains d’expression et de mobilisation ». Ces dernières années, l’engagement des jeunes à travers diverses formes de mobilisation, a pris une ampleur considérable. Ces actions de mobilisation ont un peu partout sur le continent abouti à des changements sociopolitiques et institutionnels. L’analyse des dynamiques contestataires montre une configuration politique qui implique largement la jeunesse africaine. Cette dynamique révèle aussi des fractures et des dysfonctionnements dans les Etats africains, au plan social, politique et institutionnel.

Passer les décennies de construction démocratique, la conjoncture actuelle d’émergence de nouvelles formes de menaces (l’émergence de groupes armés non étatiques et terroristes, la montée de la criminalité transfrontalière et transnationale organisée, l’expansion de la radicalisation, etc. dans l’espace sahélo-saharien et plus particulièrement au Mali) et les conséquences liées à la mauvaise gouvernance confrontent à nouveaux les Etats subsahariens à des défis cruciaux.
A ce propos, Alexandre Marc, Neelam Verjee, et Stephen Mogaka soutiennent que « le ressentiment accumulé envers des Etats corrompus qui régentent l’économie et n’offrent aucune perspective aux jeunes ; le sentiment de frustration et d’exclusion ; l’instrumentalisation des jeunes par les élites, et la défiance intergénérationnelle croissante posent la problématique des jeunes dans les Etats confrontés à des crises structurelles ».
En effet, le contexte post crise au Mali, caractérisé par la mise en œuvre de l’Accord pour la paix et la réconciliation, signé le 15 mai et le 20 juin 2015 offre un angle d’observation des dynamiques des jeunes maliens. Ce contexte est également marqué par de nombreux faits de corruption et de mauvaise gouvernance (achat de l’avion présidentiel, achat des équipements militaires, l’affaire des engrais frelatés vendus aux paysans, les révélations liées aux marchés publics frauduleux et les manques à gagner signalés par le Bureaux du Vérificateur Général). L’émergence des formes de contestation des jeunes est donc à saisir dans ce climat délétère de remise en cause permanent de la gouvernance politique.
Pourtant malgré, le « charme » des actions de contestation dont les jeunes sont les acteurs, il convient de soumettre à une critique rigide les capacités des jeunes à s’ériger en un véritable contre pouvoir. Cette préoccupation nous amène à formuler les questions suivantes : Quels sont les champs et les formes de contestation des jeunes au Mali ? En quoi les formes actuelles de contestation font des jeunes un contre pouvoir sérieux ?
La production scientifique sur les dynamiques des jeunes est abondante et permanente. Les constructions théoriques sont des plus pertinentes et permettent de saisir ça et là, dans divers contextes, les rapports des jeunes à la politique, les rapports des jeunes à la vie démocratique, les rapports des jeunes à l’emploi, les rapports des jeunes à la violence, les rapports des jeunes à l’espace associatif, à la citoyenneté, etc.
Dans son ouvrage « Politiques et mouvements de jeunesse en Afrique francophone : Le cas du Mali », Badra Alou Traoré montre que les transformations et les mutations socioéconomiques qui engendrent une diversité de problèmes et de phénomènes complexifient les réponses institutionnelles de promotion de la jeunesse. On note à cet effet, que les réponses institutionnelles en matière de promotion de la jeunesse se divisent en trois logiques qui sont : i) une logique où la politique de jeunesse serait prise en charge par un ministère spécifique ; ii) une logique où la politique de la jeunesse est transversale à plusieurs départements ministériels ; et iii) une logique où la mise en œuvre de la réforme de la décentralisation amène un partage des responsabilités entre l’Etat central et les collectivités locales.
Le sociologue Ibrahima Touré de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal) a analysé au cours d’une conférence du CODESRIA les nouvelles dynamiques collectives des jeunes dans l’espace public. Dans un article intitulé « Jeunesse, mobilisations sociales et citoyenneté en Afrique de l’Ouest. Étude comparée des mouvements de contestation « Y’en a marre » au Sénégal et « Balai citoyen » au Burkina Faso », Ibrahima Touré montre que les travaux portant sur les formes de mobilisation sociale des jeunes se sont multipliés, mais les grilles de lecture proposées restent cependant descriptives et rarement comparatives. L’auteur pense que « les modèles d’analyse de l’actionnalisme et du processus politique (political process), montrent que les mouvements sociaux de jeunes, coalisés ou non, sont au cœur de la vitalité démocratique du continent. Les jeunes s’identifient comme de véritables contre-pouvoirs et engagent individuellement et collectivement, en fonction des opportunités et des contraintes du moment, les citoyens dans des systèmes de valeurs nouveaux. Et ceci, en vue, non seulement, d’une refondation politique mais aussi d’un changement social pour le développement ». En somme Ibrahima Touré estime que le modèle d’analyse des opportunités politiques postule que le contexte politique (contraintes et opportunités) est déterminant à la structuration ou non des mouvements sociaux.
La sociologie de la jeunesse rend compte d’une évolution constante des approches et des définitions qui permettent de saisir telles qu’elles se donnent à être aperçues les « dynamiques jeunes » notamment dans le contexte d’instabilité permanent en Afrique de l’ouest. Dans ce sens, nous formulons les hypothèses suivantes : La crise au Mali, en occasionnant le discrédit des acteurs politiques a favorisé l’émergence des dynamiques associatives contestatrices portant sur les pratiques de gouvernance des affaires publiques ; Si les jeunes sont devenus dans le contexte de reconstruction au Mali un contre pouvoir, cela n’est pas généralisable à toutes les régions au Mali – seuls les jeunes de Gao et Bamako (dans une certaine mesure) semblent avoir acquis ce statut.
Nous estimons à cet effet que l’analyse des jeunes à partir d’une double dimension structurale et conjecturale, devrait offrir une meilleure perspective pour saisir, au-delà des effets de mode la validité et la profondeur des formes de contestations politiques.
Historicité des mouvements de contestation des jeunes
Au Mali, les jeunes ont joué un rôle majeur dans la lutte pour l’avènement de la démocratie pluraliste. L’année 1991 a constitué un véritable tournant dans la vie de la nation malienne. En effet, à la suite d’une révolution populaire parachevée par un coup d’Etat militaire, le Mali a accédé à la démocratie à travers l’instauration d’un multipartisme intégral. L’accession du Mali à la démocratie a été possible à travers l’engagement collectif de plusieurs acteurs politiques, de la société civile et des jeunes dont les mouvements estudiantins ont été en première ligne des manifestations et des contestations du régime du général Moussa Traoré.
À l’origine de cette révolution populaire, il s’est trouvé un contexte historique international favorable à la démocratisation des Etats et une situation socio-économique interne désastreuse doublée par de graves privations des libertés. C’est la conjonction de l’ensemble de ces facteurs et des mouvements politico-civiles et militaires agrégés, qui ont permis l’aboutissement de la lutte contre le régime de Moussa Traoré.
L’action de la jeunesse malienne est demeurée prépondérante dans l’aboutissement de cette lutte. Le mouvement estudiantin, AEEM (Association des Elèves et Etudiants du Mali) en rejoignant les associations politiques (Cnid, Adéma, AJDP, JLD, appelé Mouvement Démocratique), s’est positionné à la pointe du combat démocratique. L’AEEM a organisé « une série de grèves et de manifestations » qui ont eu pour conséquences de déstabiliser le régime de Moussa Traoré et de provoquer sa chute.
Au lendemain du renversement du général Moussa Traoré, la jeunesse a participé au Comité de Transition pour le Salut du Peuple (CTSP), alors mis en place. Oumar Mariko, leader du mouvement estudiantin affirmait alors leur positionnement : « Nous sommes une organisation syndicale indépendante de toute formation politique […] Nous entendons néanmoins influencer sur les changements en cours. Il faut qu’on marque de notre sceau les décisions nées du changement parce que nous sommes concernés par l’avenir de ce pays ».
Le CTSP a organisé du 29 juillet au 12 aout 1991, la Conférence Nationale avec toutes les composantes de la Nation malienne. L’une des principales conclusions de cette conférence a été le projet de Constitution. A travers cette Constitution qui a été validée par le référendum du 12 janvier 1992, le Mali a inauguré la III ième République en jetant les bases d’une démocratie pluraliste.
L’analyse de l’évolution historique depuis 1991 montre une configuration politique qui implique largement la jeunesse. Pour Anne Muxel, il faut comprendre l’engagement des jeunes au travers d’actions concrètes, comme des formes de mobilisation qui révèlent des fractures et des dysfonctionnements dans la société.
Essaie de définition d’une typologie et des domaines d’actions des organisations de jeunes au Mali
Afin de dresser la typologie des organisations de jeunes, l’on s’est davantage intéressé à leur fonctionnement, leurs champs d’actions, leurs méthodes d’intervention et leurs cibles. Il ressort de cette investigation des résultats qui informent sur la structure et la gouvernance des organisations dans les différentes régions de l’étude.
Typologie des organisations
Les types d’organisations de jeunes rencontrés, sont très généralement des associations. Cela représentent 85,6 % des organisations. Les organisations de type plateforme (réseau, fédération) représentent 11,8 %. Quand aux organisations de type coopérative et organisation non gouvernementale (ONG), elles représentent chacun 1,3 % des organisations de jeunes. Cette grande disparité amène à s’interroger sur les raisons qui poussent les jeunes à aller vers la création des associations au détriment des autres types d’organisations.
A ce niveau deux explications majeures peuvent être mobilisées pour rendre compte de cette disparité. Premièrement, la loi N° 04-038 du 04 août 2004 relatives aux associations est très accessibles à la compréhension et à l’application. Nous référant à cette loi, (article 2), on peut définir l’association comme étant : « la convention par laquelle plusieurs personnes mettent en commun d’une façon permanente leurs connaissances ou leurs activités dans un but autre que de partager les bénéfices. Elle est régie, quant à sa validité, par les principes généraux du droit applicables aux contrats et obligations ».
Les modalités décrites par la loi N°04-038 du 04 août 2004 relatives aux associations pour la création d’une association sont loin d’être contraignantes. En effet, il est mentionné à l’article 3 que « les associations de personnes pourront se former librement sans autorisation ni déclaration préalable, mais elles ne jouiront de la capacité juridique que si elles se sont conformées aux dispositions de l’Article 6 de la présente loi ». De même, les administrations publiques n’entravent pas la création des associations de jeunes, ce qui favorise l’obtention de récépissé très souvent dans des délais raisonnables. Deuxièmement, la forme associative permet de mobiliser les ressources de l’aide publique au développement. A cet effet, les succès de plusieurs associations dans le domaine des projets de développement constituent alors un facteur d’entrainement pour les autres jeunes.
Des domaines d’actions des organisations
Le graphique ci-dessous permet d’identifier les domaines prioritaires d’intervention des organisations de jeunes.

Graphique 1 : Domaines prioritaires d’intervention des organisations de jeunes

L’analyse de ce graphique, montre que les domaines d’activités prioritaires des jeunes sont la Citoyenneté ; la Paix/ Cohésion sociale/ Réconciliation ; l’Environnement ; la Lutte contre l’extrémisme violent ; l’Accès aux services sociaux de base ; et les Droits humains. Un tel résultat conforte l’hypothèse de l’intérêt des jeunes sur les enjeux actuels du pays liés au processus de réconciliation et de reconstruction.
En effet, le contexte post-crise au Mali ayant mis en défi la problématique de la paix, il est fort de constater que de nombreuses sources de financement existent dans ce domaine. Est à ce dire que l’existence de telles opportunités oriente le positionnement des organisations jeunes afin de capter les « ressources de la paix » ? Un tel postulat, n’est pas à exclure quand l’on sait que la période post-crise au Mali s’est caractérisée par un soutien massif de la part des partenaires au développement en faveur des initiatives de dialogues et de rencontres inter et intracommunautaires. De façon globale, c’est la prise en compte du double contexte d’opportunité – à savoir l’opportunité de financement et l’opportunité de l’action en terme de son intérêt local et/ ou national qui permet de saisir les positionnements des organisations de jeunes.

Références aux politiques nationales et internationales
La référence aux politiques nationales et internationales est un indicateur majeur pour comprendre dans quelle mesure les organisations de jeunes intègrent les orientations politiques dans leurs actions. Aujourd’hui, les politiques publiques occupent une place importante dans la gouvernance des affaires publiques, de sorte que de nombreux domaines de l’action publique font l’objet d’une définition de politique. Dans ce contexte les politiques publiques permettent d’orienter, de contextualiser et de proposer une série d’actions devant permettre de résoudre telle ou telle préoccupation nationale. Il arrive que les objectifs internationaux en matière de développement s’articulent avec les politiques nationales. Très généralement, cette articulation favorise la mobilisation des ressources de l’aide publique au développement et la concentration des efforts afin d’apporter une réponse durable à la problématique donnée. Dans cette perspective prendre en compte les politiques nationales et/ ou internationales c’est contribuer à la réponse aux défis de l’action publique.

Graphique 2 : Politiques nationales et internationales référencées par les jeunes

A la lecture de ce graphique, on constate que les politiques les plus référencées par les jeunes sont la Politiques Nationale de la Jeunesse et la Politique Nationale du Genre. Ensuite, on relève une importance accordée à l’Accord pour la paix et la réconciliation. La seule référence de politique internationale demeure les Objectifs de Développement Durable (ODD).

Graphique 3 : Politiques nationales et internationales référencées par les jeunes au niveau de chaque région

Toutefois, il convient de situer qu’il y a une légère disparité au niveau des régions. Dans toutes les régions, il a été cité la référence à l’accord sauf à Kayes. Cette particularité de Kayes, se confirme aussi en ce sens, que c’est au niveau de cette seule région qu’il a été fait référence au Code des collectivités. On relève également que la Politique de Développement Agricole a été mentionnée seulement dans la région de Gao. Quant aux ODD, ils ont été cités à la fois dans la région de Tombouctou et dans le district de Bamako.
Malgré, ces résultats, il convient de situer que la référence aux politiques nationales et internationales n’est pas toujours systématique dans les entretiens avec les jeunes. Très généralement, quand on analyse les productions des jeunes – que se soient les documents de projet, les rapports d’activités, les rapports de bilan, etc. – apparait très faiblement la place des politiques nationales et internationales.
Depuis son adoption en 2010, la PNG a fait l’objet d’une large diffusion. Le pourcentage de référence à cette politique pourrait s’expliquer par cela. Cependant, en dehors de la politique nationale du genre, aucun interlocuteur n’a fait référence à la Loi N°2015-052/ du 18 décembre 2015 instituant des mesures pour promouvoir le genre dans l’accès aux fonctions nominatives et électives. Pourtant la loi instituant des mesures pour promouvoir le genre est récente. En outre, cette loi représente une avancée majeure quant à la promotion du genre au Mali.
L’Accord pour la paix et la réconciliation nationale au Mali a fait l’objet d’une large diffusion. Aujourd’hui, le contenu de cet accord est théoriquement connu de la majeure partie des organisations de la société civile. Le pourcentage de référence à l’Accord peut s’expliquer par la forte communication autour du document. On y ajoutera également que le soutien de plusieurs partenaires techniques et financiers pour appuyer les organisations de la société civile dans le cadre de la diffusion de l’Accord, de la mise en œuvre de certaines actions mentionnées dans l’Accord peut aussi expliquer la bonne connaissance de ce document par les acteurs jeunes.

Champs et formes de contestation des jeunes au Mali
Que se soit dans le domaine culturel – artistique, politique et social, les jeunes au Mali sont engagés dans des actions de contestations face au pouvoir politique en place. A cet effet, différentes illustrations existent.

La dynamique contestataire des jeunes de Gao
Face à l’augmentation unilatérale des prix de transport dans la ville de Gao en 2015, les trois mouvements de la jeunesse de la ville (patrouilleurs, patriotes et Nous pas bouger) se sont mobilisés pour faire échec à cette décision des compagnies de transport (NOUR, SONEF et BINKE). Les jeunes ont par exemple empêché de façon spontanée la sortie et les entrées des cars pendant quelques jours. Ils ont exigé aux compagnies de transport de ramener le prix du transport Gao-Bamako à son prix initial. Le transport a grimpé de 19 000 à 25 000 F CFA.
Suite à des mouvements de contestation contre la hausse du prix des transports sur l’axe Bamako-Gao, les trois compagnies de transport Sonef, Nour et Binké ont baissé leurs prix. Les frais de transport sont désormais passés de 25.000 à 20.000 F CFA, soit une réduction de 5.000 F CFA. Selon un responsable des jeunes de Gao, cette baisse « n’est pas suffisante », mais elle constitue une « avancée » dans les négociations qui se poursuivent avec les transporteurs.

Les manifestations meurtrières à Gao
Lors d’une manifestation organisée par des associations de jeunes de la société civile locale à Gao, les forces de sécurité ont ouvert le feu mardi 12 juillet 2016 sur des manifestants, faisant au moins trois morts et plusieurs blessés. Le gouvernement malien a pour sa part fait état de « trois morts et des blessés tant du côté des manifestants que des forces de l’ordre », dans un communiqué publié mardi 12 juillet. A noter également que cette manifestation avait été interdite par les autorités en raison de l’état d’urgence. Les manifestants protestaient contre l’installation des autorités intérimaires.
La mise en place des autorités intérimaires est une disposition de l’Accord pour la paix et la réconciliation nationale. Elle visait à dénoncer la mise en place des autorités intérimaires dans le Nord, censée débuter ce vendredi. Prévue dans l’accord de paix d’Alger, cette disposition prévoit le remplacement temporaire des élus locaux par des représentants du gouvernement, de l’ex-rébellion et des groupes armés pro-gouvernementaux dans les cinq régions administratives du nord du Mali.
Master Soumi : de la forme artistique de contestation de la gouvernance des affaires publiques
Master Soumi est un jeune rappeur malien. Il n’hésite pas à utiliser son art pour dénoncer les dérives de gouvernance des affaires publiques au Mali, notamment à travers des titres comme : « Hakilidjigui », « Gwèlèkan », « Dougoumassira ».
« Je n’ai peur de personne, et je vais dire la vérité quel qu’en soit le prix à payer ».
« Notre capitale a fait peau neuve juste parce que Hollande doit venir au Mali » explique le rappeur tout en posant plusieurs questions qui sont entre autres : « Je demande au gouvernement si les dispositifs sécuritaires mis en place pour le sommet resteront même après le sommet pour protéger le malien lambda. Je souhaite savoir si les travaux d’embellissement et de nettoyage continueront aussi ».
Le jeune rappeur dénonce principalement les tares de la mauvaise gouvernance en pointant du doigt le président de la république ainsi que son gouvernement. Il parle en premier de la politisation de l’islam par des hommes politiques qui profitent de l’islam pour berner la population en organisant des conférences dans les mosquées. La corruption qui prend de plus en plus de l’ampleur au Mali est également évoquée, en plus de la non tenue des promesses faites par le président de la république durant la campagne de l’élection présidentielle de 2013 dont, entre autres, la création de 200.000 emplois pour les jeunes, la lutte contre la corruption et le rappel des ambassadeurs qui ne s’occuperaient pas convenablement des maliens à l’étranger.
Selon Master Soumy, nos richesses font l’objet d’un partage de gâteau entre les dirigeants. Sur un autre plan, le rappeur touche le problème de réadmission des maliens sans papiers vivant en Europe que le gouvernement veut à tout prix étouffer. Il parle aussi des difficultés auxquelles les maliens de France sont confrontés.

Le rappeur Penzy, menacé de mort
Le jeune rappeur Penzy, de son vrai nom, Tahirou Hanguiné Touré est auteur d’un single intitulé « Ko ne kan da dé», autrement dit « que je ferme ma bouche ». Dans ce titre, le rappeur dénonce la mauvaise gouvernance. Ce titre fait suite à «O ma ne kouminai », également composé dans le même registre de dénonciation.
Face à ces prises de position, le rappeur a reçu plusieurs appels anonymes de menaces de mort. Pour le rappeur, ces menaces ne le feront pas taire. Il estime qu’il chante pour le Mali, et pour les Maliens.

Ras Bath, un phénomène nouveau de contestation
Mohamed Youssouf Bathily dit Ras Bath est un jeune chroniqueur malien. Il est très populaire à travers ses diatribes sur une radio privée locale de Bamako, notamment en dénonçant la mauvaise gouvernance.
En août 2016, lors d’une manifestation à la suite de l’arrestation du chroniqueur Mohamed Youssouf Bathily dit Ras Bath, la manifestation a dégénéré. Il y a eu un mort, de nombreux blessés et des dégâts matériels importants. Le chroniqueur, avait été arrêté dans la nuit du 14 août 2016 pour « injure publique ».
En réalité Ras Bath capitalise et se fait le porte voix de la jeunesse malienne en crise et qui vit « un gros malaise » face aux manque d’opportunité en terme d’emploi, face à la mauvaise gouvernance, etc. Pour le journaliste Diala Thieny Konaté « les jeunes qui ont effectivement pris part aux évènements de mars 1991, se sentent totalement floués et abandonnés par les politiques dont la quasi-totalité s’est enrichie de façon éhontée dans des affaires de corruption et de détournements de biens publics. Non seulement ils se sont enrichis de l’argent du peuple mais ils ont été incapables de faire face aux problèmes majeurs des jeunes et des Maliens. L’école est dans un état de décrépitude totale depuis plus de trois décennies et ne forme que des étudiants de bas niveau. Parallèlement, le chômage, dont on ignore les chiffres officiels, plonge la jeunesse dans une désespérance totale ».
Mouvement trop c’est trop : « Nous voulons nous soigner … les médecins doivent retourner dans les hôpitaux »
Pour dénoncer la grève illimitée des médecins qui a durée pendant plusieurs semaines en 2016 au Mali, le mouvement « Trop C’est Trop » a organisé plusieurs meetings pour dénoncer cette situation. Le mouvement, pour se faire entendre, a décidé de faire un sit-in sur l’estrade du boulevard de l’indépendance, juste en face de la bourse du travail. Ainsi, sur les réseaux sociaux, les membres du mouvement ont invité les Maliens à prendre part à ce sit-in, qui avait pour but de sauver les malades qui mourraient à petit feu dans les hôpitaux, faute de soins. Le lundi 27 mars 2017, au moment, où démarraient les travaux de la conférence d’entente, une vingtaine de jeunes se donnaient rendez vous devant la bourse du travail. Les manifestants étaient munis d’une banderole sur laquelle on pouvait lire : « la santé est un droit », « l’école est un droit », « Trop C’est Trop » etc. Munis en outre d’un mégaphone, les manifestants scandaient des slogans du genre : « nous voulons nous soigner », « les médecins doivent retourner dans les hôpitaux » etc.
Selon, Malick Konaté un des porte-paroles du mouvement, le choix du lieu n’est pas fortuit. « Le président de la République et les ministres empruntent cette route pour le palais. Ensuite, il est situé en face de la bourse du travail, où se trouvent les leaders syndicaux. Les deux parties seront interpellées. Nous faisons d’une pierre deux coups » a expliqué Malick Konaté.
Toujours selon Konaté, ce sit-in n’est ni contre le gouvernement, ni contre le syndicat des médecins. Il explique que c’est tout juste une pression pour que les acteurs s’impliquent à fond pour mettre fin à la souffrance des malades qui n’ont pas de soins.
Les contestations sur les réseaux sociaux
Avec l’essor des réseaux sociaux, force est de reconnaître que l’information s’est démocratisée. Il n’est plus possible de censurer une information en fermant ou en faisant pression sur les chaînes de télévisions, les radios et les journaux. Aujourd’hui, Facebook, Twitter, Youtube sont devenus des canaux de communication à part entière. Ils sont en passe de rivaliser avec les médias traditionnels. Désormais, on les utilise comme moyen d’expression pour dénoncer la mauvaise gouvernance. L’accès à internet et les nouvelles technologies de l’information ont permis l’émergence d’un mouvement de blogueurs et de web-activistes. Ces derniers en utilisant les nouveaux médias échappent souvent au contrôle de l’État.
La censure comme réponse à l’activisme des jeunes
Le 17 août 2016, suite à une manifestation pour exiger la libération de l’animateur Ras Bath le Mali connaissait sa toute première suspension des réseaux sociaux. L’animateur Ras Bath, avait à la veille de sa comparution, appelé à la mobilisation sur Facebook. Minimisant les conséquences d’une telle action, les autorités ont été surprises par l’ampleur de la mobilisation. Malgré cette censure, les jeunes ont pu recourir à d’autres « applications libres », mais ils ont également dénoncé cette censure étatique.
Conclusion
Au Mali, les jeunes ont joué un rôle majeur pour l’avènement et la construction du processus démocratique. L’analyse de l’évolution historique depuis 1991 montre une configuration politique qui implique largement la jeunesse comme acteur de premier plan. Cependant les réponses politiques et institutionnelles n’ont pas véritablement été à la hauteur des attentes de la majorité des jeunes Maliens.
Face à la « fragilité » de l’Etat malien, les jeunes ont suffisamment intégré les défis auxquels ils sont confrontés et reproduisent des discours revendicateurs et contestataires de plus en plus argumentés.
La permanence des campagnes sur les réseaux sociaux (Facebook, etc.) et les marches organisées par les jeunes à Bamako, contre les révélations de corruption, l’incohérence des décisions politiques, etc. sont un indicateur de l’internalisation de leur rôle, en tant qu’acteur de changement.
La faible connexion entre les actions des jeunes, la quête d’opportunité pour sortir des situations de fragilité ou pour consolider un emploi durement acquis et aussi les immiscions politiques, fragilisent davantage l’émergence des jeunes comme un véritable contre pouvoir (à l’exception de Gao et Bamako). D’une part, la prolifération des associations créées par les jeunes, pour prendre part à l’œuvre de construction de la paix et de la citoyenneté démocratique est un révélateur de l’engagement constant des jeunes. D’autre part, le foisonnement du « tissu associatif » au niveau local et régional, n’est pas toujours synonyme d’un véritable dynamisme de la part de ces derniers. En réalité la faiblesse du management associatif, la faible capacité contributive et le manque d’alternance fragilisent la gouvernance des organisations de jeunes et précipitent très souvent leur dépérissement.
En dépit des défis auxquels ils sont confrontés, il convient d’apposer un nouvel regard sur les jeunes, afin de comprendre les ambiguïtés conjoncturelles dans lesquelles ils se trouvent, mais aussi de saisir la prise de conscience qui structure de façon progressive leur engagement politique.
Ambroise Dakouo

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